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Déclaration de Pierre FROGIER au XVème Comité des signataires

Déclaration de Pierre FROGIER au XVème Comité des signataires

8 novembre 2016

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

C’est la question qui me vient à l’esprit alors que s’ouvre ce second comité des signataires de l’année 2016 et que nous sommes à tout juste deux ans, du referendum  prévu par l’Accord de Nouméa.

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

C’est la question que je vous pose alors que nous avons rempli la feuille de route que nous avait fixée le comité des signataires de février dernier, et que nous disposons du rapport sur l’avenir institutionnel rédigé par les experts.

Il nous est proposé d’en prendre acte.

Mais pourquoi ? Dans quel but et dans quel objectif ?

Avions-nous vraiment besoin, pour préparer la sortie de l’Accord de Nouméa, de préciser nos divergences et nos convergences ?

Puisqu’ au bout du compte c’est le référendum binaire pour la France ou pour l’indépendance qui s’impose.

Ne fallait-il pas, plutôt – malgré nos divergences – rechercher, ensemble, une solution  institutionnelle  durable,  novatrice,  susceptible  d’être adoptée par le plus grand nombre ?

Aujourd’hui, il n’est même pas utile de répéter que le temps presse !

Car je ne suis pas certain qu’autour de cette table, chacun en soit convaincu.

En revanche chacun sait que l’année 2017 sera dominée par des échéances électorales majeures qui nous empêcheront d’avancer, utilement, dans la préparation de cette échéance cruciale.

Et nous nous retrouvons confrontés au pire des scénarios : nous sommes au pied du mur et, malgré beaucoup de réflexions et d’agitation, rien n’a été fait pour préparer une sortie harmonieuse et apaisée de l’Accord de Nouméa.

J’ai le sentiment que 30 ans après Matignon , nous sommes revenus à la case départ, alors que nous aurions eu largement le temps d’élaborer une solution d’avenir si  nous nous en étions donné les moyens et si nous en avions eu la volonté.

Bien avant 2014 j’ai souhaité,  que s’ouvrent des discussions pour que la consultation prévue par l’Accord de Nouméa ne se transforme pas en confrontation mais qu’elle permette de valider une solution approuvée par une très large majorité.

Je me suis heurté au refus de ceux qui estimaient que c’était trop tôt, de ceux qui estimaient qu’il ne fallait en aucun cas contrarier le processus de l’Accord, enfin de ceux qui considéraient que c’était à la majorité issue des élections provinciales de 2014 de prendre l’initiative.

On en voit aujourd’hui le résultat. Nous sommes dans une impasse.

Nous nous étions engagés à construire une communauté de destin et nous n’avons aucune perspective à proposer aux calédoniens si ce n’est celle d’un referendum dont le résultat est connu d’avance et qui porte en lui , les ferments  de nouvelles tensions, de divisions et d’affrontements.

Vous savez, comme moi, que nous ne bâtirons pas un destin commun dans la fureur d’une consultation d’autodétermination.

Une consultation de cette nature, dans sa brutalité majoritaire doit permettre de légitimer un projet politique majeur, comme en 1988, comme en 1998, mais ne saurait s’y substituer.

En clair , si on ne sait pas où l’on va, il vaut mieux ne pas demander au peuple d’y aller.

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*        *

Vous me direz que nous ne sommes pas restés inertes depuis cinq ans.

Et c’est vrai !

Nous avons beaucoup réfléchi, nous avons créé des groupes de travail, réuni des comités de pilotage.

Mais sommes-nous plus avancés pour autant ?

Savons-nous où nous allons et où nous voulons emmener nos populations ?

Très franchement, je ne le crois pas.

La voie pourtant, avait été tracée.

La nécessité d’ouvrir des discussions pour trouver une alternative au référendum d’autodétermination avait même été prise en compte.

En juin 2010, le VIIIème comité des signataires a mis en place trois comités de pilotage consacrés au bilan de l’Accord de Nouméa, à l’avenir institutionnel et à l’élaboration d’un schéma métallurgique et minier.

Ils étaient chargés de jeter les bases d’un dialogue, entre partenaires, pour commencer à préparer l’avenir. Ils l’ont fait, avec plus ou moins de bonheur, notamment pour deux d’entre eux.

Le groupe de travail sur le bilan de l’Accord de Nouméa a effectivement dressé le tableau des avancées du rééquilibrage et de ce qu’il restait à accomplir.

Le comité de pilotage sur l’avenir institutionnel a abouti à l’excellent rapport de Jean COURTIAL et de Ferdinand MELIN SOUCRAMANIEN.

Ils précisaient eux-mêmes que l’objectif de leur mission était « de fournir des informations et de structurer le champ de réflexion afin de faciliter la discussion politique. »

Ils ajoutaient aussi que « l’évolution institutionnelle de la Nouvelle-Calédonie sera nécessairement originale comme elle l’a toujours été dans le passé. La solution du problème sera nécessairement créatrice et prendra sa source dans le génie propre aux habitants de ce pays. »

 

Mais ce travail, rendu en octobre 2013, est resté lettre morte.

Ce fut ensuite le temps des experts, chargés d’une mission d’écoute et de conseil sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie

Le comité des signataires d’octobre 2014 les a chargés de poursuivre le travail de réflexion avec la création de groupes de travail, consacrés aux trois thèmes de la consultation de 2018 : le transfert des compétences régaliennes, la transformation de la citoyenneté en nationalité, et l’accès à un statut international.

Et enfin, le comité des signataires de février dernier a confirmé les experts, dans leur mission, en leur confiant la charge d’identifier les convergences et les divergences.

C’est l’objet du rapport sur l’avenir institutionnel qui nous a été transmis il y a quelques jours.

Comprenez-moi bien ! Je ne mets pas en cause les compétences, ni la qualité des experts et je reconnais même l’excellence de leur travail mais – encore une fois – à quoi tout cela va-t-il servir et quel est l’objectif que vous poursuivez ?

Croyez-vous vraiment que notre avenir dépend, uniquement, de convergences et de divergences qu’il suffirait d’ajuster ?

Je ne conteste pas la bonne volonté des uns et des autres, mais je regrette  que le partenaire de l’accord que vous incarnez, n’ait pas pris une part plus résolue à l’émergence d’une nouvelle solution. Comme avaient su le faire, en leur temps, Michel Rocard ou Lionel Jospin.

Je regrette que votre ambition se soit limitée à respecter une coupable équidistance entre partenaires locaux avec pour conséquence que le référendum pour ou contre la France est devenu un horizon indépassable

*

*        *

Et pourtant, j’ai parfois eu le sentiment d’avoir été entendu et compris.

L’hypothèse d’une solution alternative au référendum de sortie, a été plusieurs fois envisagée et évoquée.

Faut-il vous rappeler, monsieur le Premier ministre, que devant le Congrès de la Nouvelle-Calédonie, vous avez déclaré que « La consultation sur l’accession à la pleine souveraineté, par sa nature même, ne construira pas un consensus miraculeux et qu’il est donc indispensable de ne pas se limiter à cet horizon. »

 

Faut-il citer le président de l’Assemblée nationale, qui a affirmé, devant le Congrès lui aussi, que « Seule l’émergence d’un nouveau consensus permettra demain de poursuivre la communauté de destin, dans laquelle la Nouvelle-Calédonie, sous l’égide de l’État et du Parlement, s’est résolument engagée depuis plusieurs décennies. »

Claude BARTOLONE qui ajoutait : « Cette voie consensuelle n’est certes pas la plus simple à emprunter, mais elle est la plus sage. »

 

Et faut-il, enfin, évoquer le Président de la République lui-même qui, lors de l’hommage national rendu à Michel ROCARD, déclarait que « l’esprit des accords de Matignon continue de guider l’action du gouvernement pour déterminer l’avenir de la Nouvelle-Calédonie. »

Mais ces paroles n’ont jamais été traduites en actions.

Ces déclarations d’intention n’ont jamais été suivies d’effets.

Aujourd’hui, nous nous acheminons vers un référendum brutal qui déjà nous contraint, les uns et les autres, à adopter des postures, à camper sur nos positions et à privilégier la confrontation.

Ce référendum  conduira à des surenchères, à des tensions, à des divisions.

Oublieux de notre histoire récente, faite de concessions et de compromis, nous nous réfugierons dans des rôles figés , nous nous raidirons sur des postures déjà éprouvées.

Chacun se raccrochera à des slogans comme autant bouées de sauvetage, sans avoir conscience qu’ils incitent chaque camp, à ne parler qu’ à lui même et pire à ne s’adresser qu’à ses franges les plus activistes et les plus ultras.

Il incitera les jeunes en déshérence à manifester leur rébellion, n’en vivons nous pas d’ailleurs les prémices.

Et surtout ce référendum mettra en évidence une partition politique, de fait, de la Nouvelle Calédonie

Tout ce que nous avons patiemment élaboré et construit ensemble, tout ce cheminement difficile, qui nous fait choisir la réconciliation, la reconnaissance de l’autre, les concessions réciproques, la recherche du consensus, le partage des responsabilités…

Tout ce qui fonde cette exemplaire exception calédonienne, au sein de la République française, sera irrémédiablement perdu.

Tout ce processus fragile et précieux risque de se fracasser sur un référendum qui, dans sa brutalité majoritaire, ne nous apportera aucune solution d’avenir.

Pire, je crois qu’il rendra impossible toute recherche d’un nouvel accord.

*

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Nous nous retrouvons donc dans une situation absurde où tout le monde sait que ce référendum est inutile et dangereux mais où tout le monde affirme,  pourtant, qu’il est incontournable.

Je continue de penser que c’est faux.

Que rien ne nous oblige à nous enfermer dans une interprétation littérale de l’Accord de Nouméa et à nous comporter en greffiers qui appliqueraient, à la lettre, des dispositions dépassées, telle la date de novembre 2018 comme si notre avenir était affaire de calendrier.

L’objectif de l’Accord de Nouméa, c’était de construire une communauté de destin. Ne doit-on pas ensemble constater que les mentalités ont évolué, que l’aspiration de nos populations est de vivre en paix, en espérant que soit levée, au plus tôt, l’incertitude sur leur avenir?

Les Calédoniens sont sceptiques, inquiets, saisis d’aspirations contradictoires, mais ils sont, aussi, largement disponibles pour une solution d’avenir qui leur permette de consolider leur aspiration commune à un vivre ensemble.

Notre rôle, c’est de leur offrir cette solution.

C’est de rendre possible cet indispensable devenir en commun.

C’est dans cet esprit que j’ai récemment invoqué « les sages des deux rives », c’est-à-dire, ceux qui comme nous portent en héritage les mémoires de Michel ROCARD, Jacques LAFLEUR et Jean Marie TJIBAOU.

N’est-il pas temps qu’ils se rapprochent, qu’ils aient le courage, de part et d’autre, de se jeter à l’eau et de se dépasser pour trouver, ensemble, une solution commune ?

Je conclurai en rappelant  que c’est ce que nous avons tenté de faire, Charles Pidjot et moi en 2010 lorsque nous avons proposé ensemble que flottent, côte à côte, le drapeau national et le drapeau identitaire kanak, deux drapeaux qui expriment reconnaissance mutuelle et volonté de vivre ensemble.

Pierre FROGIER