« Il n’est plus temps de discuter, c’est aux Calédoniens de s’exprimer »

 Propos recueillis par Philippe Frédière
INTERVIEW. Parti du G 10 où il représentait le Rassemblement, Thierry Santa, président du Congrès, considère désormais que des discussions constructives entre responsables politiques ne pourront avoir lieu qu’à l’issue du référendum du 4 novembre.

ENTRETIEN avec Thierry Santa

Les Nouvelles calédoniennes : Vous avez quitté le G10. Ce qui veut dire que la séance du Congrès d’aujourd’hui risque d’être houleuse. Voterez-vous la délibération fixant la date du référendum avec l’exposé des motifs tel qu’il est ? 
Non. Certainement pas. C’est une question de principe. Nous ne sommes évidemment pas opposés à la date, mais l’exposé des motifs qui accompagne la délibération est tendancieux et les élus Rassemblement ne le voteront pas. Nous avons d’ailleurs déposé une autre proposition de délibération fixant la même date pour le référendum, le 4 novembre, avec un exposé des motifs plus neutre, mais il n’a pas été retenu car les indépendantistes ont soutenu la proposition faite par le député Philippe Gomès. Il ne s’agit que de fixer la date du référendum. Nous espérions que nos collègues allaient comprendre qu’il était inopportun de l’accompagner d’un exposé des motifs aussi politique. Mais cela n’a pas été le cas.

Voilà qui augure mal de la suite. 
Effectivement. Si l’on complique d’entrée de jeu les choses simples, qu’en sera-t-il des sujets plus sensibles ?

La plateforme constituée en juin dernier est désormais sérieusement fissurée. Va-t-elle se briser ? 
Pour l’instant elle vit encore. Nous travaillons toujours sur différents sujets. Mais il est certain que l’objectif premier qui était de discuter d’abord entre loyalistes puis avec les indépendantistes a du mal à se mettre en oeuvre.

Comment expliquez-vous le choix qui a été fait pour ce texte ?
Nous avons vraiment le sentiment depuis quelques mois, qu’il y a une volonté de certains de nos partenaires d’aller dans une logique de souveraineté ambiguë de la Nouvelle-Calédonie. Qu’il s’agisse d’une petite souveraineté ou d’une grande souveraineté, ça ne nous convient pas, ça n’est pas clair et ça peut nous conduire vers une question formulée de façon ambiguë.
Cette question, ce sera le sujet central du Comité des signataires.Comment le Rassemblement souhaite-t-il la voir formulée ?
De la façon la plus claire possible. Il ne faut pas jouer avec le mot souveraineté dont tout le monde ne comprend pas tous les contours. Il faut une formulation qui fasse dire aux électeurs s’ils sont favorables à la Nouvelle-Calédonie dans la France ou s’ils sont favorables à l’accession de la Nouvelle-Calédonie à l’indépendance. C’est cette question que nous voulons, même si nous avons passé des années à rechercher une solution consensuelle, avec des actes forts comme les deux drapeaux. Nous voulions aller aux confins de l’autonomie tout en restant dans la France. Nous n’avons pas été suivis, il faut donc aller au référendum et avec une question très claire. Scrutin après scrutin, nous voyons bien qu’une large majorité de Calédoniens veut rester dans la France. Nous pouvons penser qu’une partie des indépendantistes ne voteront pas pour l’indépendance. Posons la question clairement pour passer à la suite.

Qu’est-ce qui pourrait vous faire revenir dans le groupe de travail ? 
En l’état actuel des choses ? Rien. Il faut aller au référendum et, en fonction du résultat, se remettre à discuter. Je ne vois pas l’intérêt d’aller discuter d’une forme de souveraineté alors que d’une part les Calédoniens n’en voudront pas, et d’autre part que c’est contraire à mes convictions. La Calédonie indépendante serait une Calédonie appauvrie, avec un système de santé altéré, un enseignement dégradé, un ordre public affaibli et donc des risques de conflits interethniques et intra-ethniques comme il y a quelques années à Maré.

Mais au lendemain du premier référendum, il peut y en avoir un deuxième, puis un troisième. 
C’est pourquoi il faut une réponse claire et massive dès la première consultation. Sinon, nous connaîtrons une période d’instabilité et d’incertitude politique et économique pendant plusieurs années.

Précisément, il y a quelques mois, Daniel Goa, président de l’UC, disait ne vouloir qu’un seul référendum. Désormais il semble vouloir les trois. 
C’est un changement évident qui résulte sans doute aussi d’une certaine ambiguïté du positionnement de l’État. Pour nous, c’est clair. Nous ne participerons plus à aucune discussion tant que ces ambiguïtés ne seront pas levées. Il faut arrêter de faire croire aux Calédoniens que l’on a 90 % de convergence et qu’être indépendant ou être dans la France ne change pas grand-chose.

Le même Daniel Goa, devenu porte-parole du FLNKS, a récemment déclaré que l’accord de Nouméa, « c’est pour la souveraineté, pour la souveraineté ou pour la souveraineté ». Ça vous inspire quoi ?
C’est une lecture très restrictive de l’accord de Nouméa. Pour eux, cet accord doit déboucher sur l’indépendance et rien d’autre. Ce n’est bien sûr écrit nulle part dans le texte ni dans la loi organique. Il est bien écrit que le choix reviendra aux Calédoniens. Sinon, nous n’aurions évidemment pas validé en 1998 cet accord. Et la population n’aurait certainement pas approuvé massivement, par référendum, un accord qui n’aurait pas offert d’alternative que l’indépendance.

Est-ce que ça va compliquer la tenue du Comité des signataires ? 
Forcément, mais notre priorité pour ce rendez-vous, c’est la formulation de la question. Le Premier ministre, Édouard Philippe, a annoncé qu’elle serait binaire. Tant mieux. Mais à Nouméa, dans les différents groupes de travail, on voit bien que certaines manoeuvres sont déployées pour aller dans un sens plus que dans un autre. Ensuite, il faudra travailler sur l’organisation de la consultation. Mais nous serons opposés à tout nouveau transfert de compétences. Et en aucun cas celui de l’article 27 (enseignement supérieur, communication audiovisuelle, règles relatives à l’administration des provinces et des communes, contrôle de légalité des collectivités publiques et des établissements, NDLR ), Nous considérons qu’il n’est plus temps de discuter compte tenu de l’ambiguïté dans laquelle nous sommes. Les Calédoniens doivent s’exprimer en novembre, et à partir de là, le monde politique entamera des discussions dans le cadre défini par les électeurs.

Comment interprétez-vous la montée de l’insécurité depuis quelques mois ? Voyez-vous un lien avec l’approche du référendum ? 
Nous nous posons des questions. Depuis le début de l’année, la délinquance explose. Je ne dirai pas comme certains que c’est une délinquance politique. Mais peut-être est-elle influencée par le contexte politique. Tous ces jeunes qui ne respectent plus aucune autorité, prennent pour prétexte le rejet de la France et des uniformes pour justifier leurs actes.

Êtes-vous également favorable au renforcement du pouvoir des maires?
Le premier responsable en matière d’ordre public, c’est bien l’État. Les moyens ont été renforcés mais on n’en voit pas encore les effets. Il est clair que les maires sont l’institution au plus près du terrain et des familles. On peut très vite voter une loi pour leur donner plus de prérogatives en matière de tranquillité publique, à l’instar de ce qui se fait en Métropole. Ne parlons pas de couvre-feu car l’expression est malvenue. Mais les maires sont les mieux placés pour décider s’il faut, ou non, restreindre la situation des jeunes mineurs non accompagnés par des adultes en pleine nuit. C’est à l’État de modifier le code des communes le plus vite possible.