Intervention de Pierre Frogier lors du XVIIe comité des signataires

 

17ème Comité des signataires de l’Accord de Nouméa
27 mars 2018
Intervention de Pierre FROGIER

 

Monsieur le Premier ministre,
Madame la ministre,

Les circonstances de la vie, un engagement, une fidélité, font que vous avez, devant vous, l’un des artisans, du côté loyaliste, des accords de Matignon, puis de Nouméa.

Ces accords, je les ai négociés aux côtés de Jacques Lafleur.
Je les ai signés.
Je les ai défendus, y compris auprès de notre base électorale qui n’en voulait pas.

J’ai toujours tenu à être au rendez-vous de la responsabilité malgré la révision constitutionnelle de 2007 qui, en gelant le corps électoral provincial a entaché, de manière indélébile, les signatures que nous avons apposées en 1998.

Depuis 10 ans, j’ai cherché inlassablement, une solution pour sortir au mieux de l’Accord de Nouméa et, très tôt, j’ai pris des initiatives pour ne pas attendre passivement l’échéance de 2018.

Dès 2009, j’ai proposé une solution institutionnelle novatrice, celle d’une Nouvelle Calédonie assumant pleinement son autonomie au sein de la République française.
Au-delà des mots, j’ai posé, en 2010, le geste des deux drapeaux qui traduit la reconnaissance mutuelle des deux légitimités qui structurent la société calédonienne et qui affirment que leur avenir est indissociable.

Et nous avons poursuivi, dans la perspective d’un nouvel accord, en proposant, dès 2011, d’additionner les valeurs que nous partageons et dont nous trouvons les racines dans nos cultures respectives : les valeurs républicaines, les valeurs kanak et océaniennes et les valeurs chrétiennes.

Personne ne pourra me reprocher de ne pas avoir tout entrepris pour rechercher une solution alternative, conforme à l’Accord de Nouméa, en privilégiant une consultation qui rassemble, plutôt qu’une consultation qui divise.

Personne ne peut me donner des leçons de dialogue alors que, depuis des années, je cherche à établir les conditions de discussions confiantes et apaisées entre partenaires de l’Accord de Nouméa.

Ces gestes, la quasi-totalité de ceux qui sont autour de la table, ont au mieux choisi de les ignorer, au pire choisi de les combattre en les instrumentalisant et en faisant des arguments de campagne électorale.

Rassurez-vous ! Je n’en garde aucune rancune, je n’en nourri aucun regret.
Tout simplement parce que nous aurons été, avec ceux qui m’accompagnent, au rendez-vous de la responsabilité.
Et nous garderons la fierté d’avoir ouvert la voie, d’avoir pris des risques, d’avoir imaginé, d’avoir été des précurseurs.

Néanmoins, il nous faut être lucides : nous n’avons pas réussi à bâtir une solution négociée qui aurait permis de sortir harmonieusement de l’Accord de Nouméa.

Était-ce prévisible ? Oui, je le pense.
Car, depuis 2014, le rapport de force est redevenu la norme dans tous les actes de la vie politique.
Au mépris de l’esprit de l’Accord de Nouméa, l’exigence du compromis, lié à l’esprit de consensus et de collégialité, a vécu.
Le dernier exemple en date, probablement le plus éclairant, concerne le choix de la date de la consultation.
Alors que tous les groupes politiques étaient favorables à la date du 4 novembre, une majorité a choisi d’imposer un vote sur un exposé des motifs inacceptable pour nous, parce qu’il dénature, qu’il défigure, ce que nous avons écrit il y a 20 ans.

Monsieur le Premier ministre, quand sur des sujets aussi essentiels, la force majoritaire décide, comment peut-on encore tenir un comité des signataires ?
Qu’avons-nous encore à nous dire quand l’un des points clefs de l’Accord se règle à la majorité ?
Ceux qui ont permis à la paix de s’installer , sont ceux qui ont abandonné le fait majoritaire pour cet idéal.
C’est le consensus qui a construit une paix durable pendant 30 ans et le fait majoritaire qui nous a plongé dans la violence.
Et bien évidemment, durant toute cette séquence, l’Etat a été aux abonnés absents. Il a refusé de réagir à ce coup de force.
C’était pourtant son rôle de garant de l’Accord.
C’était sa responsabilité.

Mais il a choisi de se taire, comme si tout cela était purement et simplement normal.

Alors, Monsieur le Premier ministre, devant ce qu’il faut bien appeler un échec collectif, le seul point qu’il reste à aborder, c’est la formulation de la question qui sera posée aux calédoniens, le 4 novembre prochain.

Puisqu’il n’est plus question de compromis ou de consensus, nous devons impérativement privilégier la clarté et la simplicité.
Le texte de la question devra permettre aux électeurs de choisir entre deux bulletins :
L’un marqué “France” et l’autre marqué “Indépendance”.

Qu’y a-t-il de plus simple, de plus clair, de plus compréhensible ?

Je veux le dire avec force : nous refuserons que l’on demande aux électeurs s’ils veulent, ou non, que la Nouvelle-Calédonie accède, ou non, à la pleine souveraineté. Tout simplement parce que ce terme ne sera pas compris par le plus grand nombre.

Monsieur le Premier ministre, nous sommes entrés dans une nouvelle étape de la vie de l’Accord de Nouméa : celle de la campagne pour la consultation référendaire.

C’est un temps d’engagement, c’est un temps de confrontation politique.
Projet contre projet. Conviction contre conviction.

J’ai tout fait pour l’éviter.
Mais je ne fuirai pas mes responsabilités.

À la place qui est la mienne, je m’emploierai à convaincre le plus grand nombre possible de Calédoniens de choisir le maintien dans la France plutôt que l’indépendance.
En engageant le débat directement avec la population.

Et nous nous retrouverons, je l’espère, au lendemain du 4 novembre.

Peut-être saurons-nous, alors, renouer avec l’esprit et la démarche   initiée par Michel Rocard qui affirmait, le 5 mai 1998: l’accord de Nouméa « concerne beaucoup plus que la Nouvelle Calédonie. C’est un acte de civilisation ».

C’est avec cette motivation que, personnellement, je l’ai signé il y a 20 ans.

Enfin, notre délégation s’associe à l’hommage national qui sera rendu demain au lieutenant-colonel BELTRAME.
Son sacrifice nous rappelle les actes de courage des militaires de la gendarmerie qui ont perdu la vie lors des événements et permis le retour à la paix civile, il y a 30 ans.