Intervention de Pierre FROGIER – Rencontre avec le Président de la République

Comité des signataires de l’Accord de Nouméa

Palais de l’Elysée – 30 octobre 2017

Intervention de Pierre FROGIER

Monsieur le Président de la République,

Monsieur le Premier ministre,

Madame la ministre,

En signant l’Accord de Nouméa, en mai 1998, nous nous étions donné rendez-vous dans vingt ans.

Et nous y sommes, ou presque!

Depuis des années, la préparation de cette échéance mobilise toutes les énergies, alimente toutes les inquiétudes, nourrit tous les fantasmes.

Et pourtant, nous savons tous, qu’en réalité, elle n’apportera pas la moindre solution car nous ne bâtirons pas un destin commun dans la fureur d’une consultation d’autodétermination.

Je ne dis pas cela par provocation !

J’exprime mon intime conviction.

Je l’ai, d’ailleurs, affirmé à de nombreuses reprises, auprès de tous mes interlocuteurs, année après année, comité des signataires après comité des signataires.

Je suis persuadé que nous faisons fausse route, que nous avons détourné l’Accord de Nouméa de son sens et que nous avons oublié les ambitions, les aspirations, les rêves qui étaient les nôtres quand nous l’avons signé.

Mais peut-être n’est-il pas encore trop tard…

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L’Accord de Nouméa, c’est un pacte passé entre trois partenaires qui ont patiemment recherché le compromis et su faire des concessions réciproques.

C’est un pari sur l’intelligence qui prolongeait la poignée de main entre Jacques LAFLEUR et Jean-Marie TJIBAOU.

C’est un processus évolutif, exemplaire, mais aussi fragile, précieux et délicat, qui a besoin de confiance, de respect et de sérénité.

Et c’est ce qui lui a manqué ces dernières années.

L’esprit et la volonté qui nous animaient à l’origine se sont essoufflés, le projet que nous portions s’est affadi, nos objectifs se sont délités.

Et malgré tout, depuis 1988 et la signature des accords de Matignon, la Nouvelle-Calédonie vit un processus exemplaire.

Après la violence des affrontements, malgré les fractures, les blessures et les deuils, nous avons choisi le chemin de la réconciliation, de la paix et du rééquilibrage.

Et dix ans plus tard, nous avons décidé de confirmer ce choix.

L’Accord de Nouméa est venu prolonger cette volonté de construire, ensemble, notre avenir.

Après ce parcours exceptionnel, qui constitue véritablement une exception calédonienne, il faut empêcher que ce référendum, brutal et mal anticipé , ne vienne anéantir tout ce que nous avons patiemment construit depuis près de trente ans.

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Personnellement – et je l’assume – c’est mon obsession depuis que j’ai signé l’Accord de Nouméa.

Comme quelques autres autour de cette table, je connais son esprit et ses points d’équilibre.

Je me souviens, parfaitement, du cheminement des discussions, des affres de la négociation, des compromis acceptés par les uns et par les autres.

Et aussi de l’émotion qui nous avait tous étreints, au-delà de nos appartenances, de nos origines et de nos convictions.

En signant cet Accord, nous mettions nos pas dans ceux de nos anciens qui avaient tracé le chemin et nous prenions, aussi, un engagement à l’égard des générations futures.

L’Accord de Nouméa, c’était la promesse d’une communauté de destin et d’un avenir apaisé pour toutes nos populations.

Comment, 20 ans plus tard, tout cela pourrait-il être remis en cause ?

C’est la question que je pose, depuis des années, avec sincérité et sans arrière-pensées, et j’attends, en vain, des réponses.

Pourquoi avoir essayé de construire ensemble si c’est pour revenir chacun sur le pré-carré de ses convictions comme si l’autre n’existait pas ?

Et à quoi sert-il d’invoquer une communauté de destin s’il faut, de nouveau, confronter deux visions antagonistes et inconciliables de notre avenir et nous opposer les uns aux autres à l’occasion de cette consultation au choix binaire?

Et je considère comme un échec que la seule perspective que nous ayons, aujourd’hui, à proposer aux Calédoniens, soit celle d’un referendum dont le résultat est connu d’avance et qui n’ouvre sur aucun lendemain.

Encore une fois, les Calédoniens aspirent tous à vivre dans la paix.

Ils veulent  se retrouver autour de valeurs communes.

Ils attendent une solution d’avenir qui consolide leur vivre ensemble.

Les chefs d’entreprises ,pour leur part , attachés à leur outil de production, à leurs salariés méritent de la visibilité

Notre rôle, c’est de rendre possible cet indispensable devenir en commun.

Sinon, cela signifierait que la poignée de mains de Matignon, et tout ce qui l’a suivie depuis trente ans, n’aura servi à rien !

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Face à cette impasse, permettez-moi, monsieur de Président, de réaffirmer ma conviction personnelle.

Nous avons la responsabilité de trouver, ensemble – malgré nos divergences et nos oppositions – une solution durable, novatrice, susceptible d’être adoptée par le plus grand nombre.

Nous devons inventer une avenir partagé , pour construire une Nouvelle-Calédonie, largement autonome, avec sa propre personnalité.

Et pour moi, vous le savez, elle ne peut être que dans la France et dans la paix.

Cette solution partagée, innovante, inédite, qu’il reste à inventer, ce n’est pas la solution la plus facile !

Mais c’est la solution la plus sage et la plus conforme à l’esprit de l’Accord de Nouméa.

Elle me semble tellement évidente qu’il y a quelques années, j’ai pris les devants. J’ai essayé de forcer le destin.

Dès 2009, j’ai souhaité que s’ouvrent des discussions pour que la consultation prévue par l’Accord de Nouméa ne se transforme pas en confrontation mais qu’elle permette de valider une solution approuvée par une très large majorité.

Je n’ai pas été entendu.

Dans le même esprit j’ai proposé, en février 2010, que le drapeau identitaire kanak flotte aux côtés du drapeau tricolore.

Je voulais, par ce geste, poser un acte politique, un acte de reconnaissance mutuelle des deux légitimités historiques qui cohabitent en Nouvelle-Calédonie.

J’avais en effet la conviction que, pour redonner un souffle à l’Accord de Nouméa, pour relancer le processus engagé en 1988, pour créer les conditions d’un dialogue apaisé et confiant entre nos deux légitimités, il fallait un geste fort, un signe tangible, qui parle aux cœurs et aux esprits.

Et je reste persuadé que ces deux drapeaux – indissociables – portent, en eux, toutes les innovations institutionnelles et politiques ultérieures, parce qu’ils symbolisent, ensemble, la singularité de la Nouvelle-Calédonie et qu’ils ouvrent la voie à tous les possibles.

Pour être tout à fait franc, monsieur le Président, j’ai parfois eu l’impression, ces dernières années, de prêcher dans le désert !

Mais j’entends, depuis quelques temps, de petites musiques qui prouvent que d’autres sont arrivés aux mêmes conclusions que les miennes et qu’au-delà du référendum, une autre solution est possible.

Ainsi j’entends que “Tout doit être fait pour éviter que la consultation ne se transforme en un “référendum couperet” dont le résultat humilierait le camp des vaincus, quel qu’il soit.”

J’entends encore que ´´la consultation sur l’accession à la pleine souveraineté, par sa nature même, ne construira pas un consensus miraculeux et qu’il est donc indispensable de ne pas se limiter à cet horizon.”

J’entends enfin les mots de Michel ROCARD qui espérait, dans une interview donnée peu de temps avant sa disparition, que nous serions capables de chercher une solution commune, et qui souhaitait même que nous soyons déjà engagés dans la recherche de ce consensus . Avec son franc parler, il disait aussi que “Personne ne peut avoir dans la tête le souhait que la question qui va être posée à ce référendum soit choisie de manière à diviser les Calédoniens en deux paquets égaux. Parce que là on est sûr qu’ils recommenceront à se taper dessus!.

J’y vois l’espoir que, malgré tous les obstacles, les tensions, les doutes et les oppositions, un avenir partagé et un destin commun sont possibles, dans la reconnaissance de nos deux légitimités.

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L’Etat doit jouer tout son rôle dans cette nouvelle étape. C’est ce que nous attendons de vous, monsieur le Président !

L’Etat s’est comporté, ces dernières années, en spectateur non engagé.

Il a privilégié la passivité ou l’équidistance, au lieu d’assumer la volonté

Qu’est devenu le volontarisme d’un Michel ROCARD qui, malgré le poids des morts et du sang, nous a obligés à trouver les voies de la réconciliation ?

Où est la détermination d’un Lionel JOSPIN, qui a su imposer la volonté des politiques à la résistance des juristes ?

Et pourtant, sans ces incitations fortes, nous ne serions arrivés à rien !

Aujourd’hui, nous avons besoin d’un Etat dont le pouvoir s’incarne dans une parole qui se confond avec l’action.

Un Etat dont la parole s’inscrit dans le temps long.

Un Etat qui sait dépasser les simples événements pour viser l’essence des choses.

Un Etat qui nous aidera à trouver les indispensables voies du compromis et du consensus.

Aidez-nous à trouver le chemin de la sagesse, de l’intelligence, de l’humanité et du cœur.

Nous attendons, aussi, de l’Etat, qu’il nous accompagne dans la gestion de notre extraordinaire richesse qu’est le nickel.

En effet, la pérennité de l’activité minière et métallurgique est la clé de voûte de toute solution politique et institutionnelle.

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Monsieur le PR, les enjeux et les défis qui nous attendent sont considérables et, pour les relever, nous avons besoin de connaître les intentions de l’Etat et sa vision de l’avenir de la Nouvelle-Calédonie.

Et si ce referendum est désormais incontournable, je forme le vœu qu’il soit un commencement, qu’il ouvre une nouvelle page de cette histoire commune, dont la France et la Nouvelle-Calédonie ont écrit les premiers mots il y a, maintenant 164 ans

En somme si l’Accord de Nouméa a organisé une cohabitation harmonieuse entre deux aspirations opposées, faisons que

ce commencement soit celui de l’élaboration d’une communauté politique rassemblée par une volonté de dessiner un destin commun.